Sur le front ukrainien, les soldats se battent encore avec du courage, de la peur, des cigarettes et des superstitions. Mais au-dessus d’eux, autour d’eux, à travers eux, se déroule une guerre parallèle entre architectures logicielles, systèmes de missiles, réseaux satellitaires et IA embarquées.
On pensait que la “révolution dans les affaires militaires” serait une affaire de lasers et d’exosquelettes. Elle ressemble davantage à ce champ de bataille saturé de signaux cassés, d’algorithmes gloutons, de missiles qui corrigent leurs trajectoires en plein vol, d’essaims de drones à qui l’on a appris à reconnaître des formes.
La chair et le silicium sont maintenant frères de tranchée et l’Ukraine est un laboratoire à ciel ouvert, où des ingénieurs, des officiers et des oligarques de la tech jouent avec des drones, des missiles hypersoniques et des IA de champ de bataille comme s’il s’agissait de prototypes de salon.

Drones, missiles, cyber : la panoplie de la guerre techno-intensifiée
Si l’on prend un peu de recul, le champ de bataille ressemble désormais à un théâtre où quatre familles de technologies dominent tout :
Les drones, d’abord.
Ils voient, ils frappent, ils corrigent, ils filment la mort en HD. Ils sont devenus le lien tactile entre l’homme et la machine, le bras armé des algorithmes et la hantise des fantassins.
La guerre électronique, ensuite.
Elle est la main sur le cou de tous les systèmes connectés. Sans elle, les drones sont aveugles, les munitions guidées sont stupides, Starlink n’est plus qu’une constellation muette.
L’intelligence artificielle, désormais.
Elle trie l’information, priorise les cibles, guide les drones quand les ondes tombent, aide les états-majors à comprendre en une heure ce qu’il aurait fallu une nuit à un bataillon d’officiers pour digérer.
Enfin, la cyber et la guerre informationnelle.
Sabotages numériques, attaques contre infrastructures, campagnes d’influence en ligne, fuites “opportunes” : le cyberespace n’est plus un domaine séparé, c’est une couche intégrée de la guerre, qui se superpose aux cartes physiques comme un voile de fumée programmable.

Un ciel saturé
On voyait la guerre moderne dominée par les chars furtifs, les avions de cinquième génération, les grandes plateformes lourdes. En Ukraine, ce sont maintenant les petits systèmes qui font la loi : drones FPV à 500 dollars, terminaux Starlink, capteurs, modules d’IA de quelques centaines de grammes, antennes bricolées dans un garage.
Les Orlan et Zala russes orbitent au-dessus des lignes comme des vautours numériques. Le Lancet, est devenu un personnage à part entière du conflit. Il n’est pas spectaculaire : une dizaine de kilos, une portée de l’ordre de 40 km, une charge explosivement modeste.Mais cette munition rôdeuse conçue par Zala – traque les Caesar français, les M777 américains, les canons de 155 mm livrés par l’Occident, tombe sur les blindés, les radars, les pièces d’artillerie ukrainiennes avec une régularité clinique et vient s’y écraser en filmant sa propre attaque. Le fabricant revendique des centaines de pièces détruites, et les vidéos de batteries occidentales traversées par un petit drone blanc sont devenues un genre à part entière sur Telegram. Le Lancet est la munition de précision la moins chère au monde, la pointe d’une doctrine : tuer cher avec du pas cher.
En face, l’Ukraine multiplie les essaims de drones FPV montés avec du scotch et des cartes électroniques venues d’AliExpress et dopés par des lunettes de réalité virtuelle et, de plus en plus, par des kits d’IA occidentaux.
Dans cette guerre, le char est encore là, mais il vit désormais sous la tyrannie du quadricoptère.
Le système de défense aérienne sophistiqué reste utile, mais il peut être mis en échec par un essaim d’engins qui coûtent moins cher qu’un dîner à Paris. Les petits systèmes ne complètent plus les armements lourds : par endroits, ils les supplantent.



La guerre électronique comme atmosphère
Sauf que ces petits engins ne volent pas dans un ciel vide. Ils volent dans un brouillard électromagnétique.
Dans ce théâtre, la guerre électronique russe joue le rôle du scalpels dans les coulisses.
Les systèmes de guerre électronique – Krasoukha-4, Krasoukha-2, Murmansk-BN, Leer-3, Tirada-2 – composent une sorte de barrière invisible. Le Krasoukha-4, monté sur camion, est conçu pour aveugler les radars aéroportés et certains satellites, en particulier dans les bandes X et Ku. Le Murmansk-BN cible les communications HF à très longue distance. Leer-3 utilise des mini-drones pour perturber les réseaux GSM, poussent de faux signaux, saturent les téléphones. Tirada-2 pour s’attaquer aux liaisons satellites : toute une galaxie de systèmes REB (radio-électronnaïa borba) s’active pour neutraliser les technologies occidentales.
Le but est simple : casser les liens entre les senseurs OTAN et les effecteurs ukrainiens.
Faire tomber des drones, dérégler des GPS, faire taire des radios, brouiller les radars de contre-batterie, empêcher un missile de croisière de recevoir ses corrections terminales.
Les rapports occidentaux expliquent que ces systèmes sont déployés en profondeur, au niveau des brigades de guerre électronique russes et qu’ils constituent l’un des atouts les plus sérieux de Moscou : déni de GPS, perturbation des liaisons de commande de drones, brouillage de l’artillerie guidée. Cette guerre invisible est l’un des domaines où les Russes ont un véritable avantage comparatif.
Le spectre électromagnétique est un bouclier invisible et une arme offensive. La prochaine guerre ne sera plus seulement mécanique mais spectrale. Sur la ligne de front, les signaux tombent comme des mouches, les terminaux Starlink se mettent à hoqueter, les drones ukrainiens chutent soudain, muets, comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur cosmique.


Cerveaux de silicium : IA, targeting et drones autonomes ou la guerre comme affrontement algorithmique
La guerre oppose deux écosystèmes algorithmiques avec des logiciels qui prennent des décisions plus vite que les états-majors.
Palantir : la tour de contrôle transparente
Depuis 2022, côté occidental, Palantir a posé ses griffes sur la carte.
L’Ukraine utilise les logiciels de Palantir pour fusionner les données de satellites, de drones, de capteurs au sol, de renseignements humains, et produire des cartes de situation en temps quasi réel. Le PDG Alex Karp a expliqué que ses outils sont “responsables de la majorité du targeting en Ukraine”, c’est-à-dire de la sélection et de la hiérarchisation des cibles pour l’artillerie et les missiles. Concrètement, cela veut dire que les images de satellites, les flux des drones, les interceptions, les rapports de terrain sont avalés par des IA, recrachés sous forme de listes de cibles avec priorités, coordonnés, fenêtres temporelles. Les HIMARS, les ATACMS, l’artillerie ukrainienne tirent souvent sur ce que les algorithmes ont déjà présélectionné.
Palantir est devenu un acteur opérationnel, pas seulement un prestataire : il participe à la manière dont l’Ukraine voit la guerre, et donc à la manière dont elle la mène.
Côté américain toujours, les services de renseignement ont fourni à Kiev des masses de SIGINT : communications interceptées, émissions radar, trajectoires radiogoniométrées, signatures électromagnétiques. Cette intelligence a été décisive lors des contre-offensives de 2022 à Kharkov et Kherson, où l’Ukraine ne frappait pas au hasard, mais sur des points identifiés par un mélange d’imagerie, de capteurs et d’écoutes venues de Washington et Londres.
Auterion et les kits d’IA embarquée
Comme si ça ne suffisait pas, un autre acteur s’est incrusté : Auterion, petite star de la défense logicielle, qui a arraché un contrat du Pentagone pour livrer 33 000 “strike kits” d’IA à l’Ukraine. De minuscules cerveaux embarqués qui permettent à un drone FPV de poursuivre visuellement un char ou un véhicule sur le dernier kilomètre, même si le brouillage a coupé la liaison radio. Une solution très concrète à un problème très concret : quand les Russes saturent le spectre, tu laisses ton drone finir sa course en mode faucon autonome.
Les reportages du Financial Times et de sites spécialisés soulignent que l’Ukraine cherche explicitement à rendre une partie de ses essaims de drones semi-autonomes, pour survivre à la guerre électronique russe. Une ligne de code de plus, et on aura des armes qui décident seules qui mérite de mourir.
L’IA russe, bricolée mais tenace
En face, l’IA russe n’a ni le vernis Silicon Valley, ni les conférences TED, ni les présentations PowerPoint. Mais elle existe. Là où l’Occident vise l’intégration verticale et la supériorité qualitative, Moscou cherche une forme d’IA “dure à tuer”, capable de fonctionner dans un environnement saturé de brouillage, de pertes de liaison, de dégradations matérielles.
La documentation publique est assez maigre, mais tout indique que des modules de vision artificielle et des algorithmes de guidage simplifiés sont déjà intégrés à certains drones FPV, à des systèmes de reconnaissance, voire à des munitions rôdeuses de nouvelle génération.
L’IA aide les FPV russes à reconnaître des silhouettes, les munitions rôdeuses comme Lancet à affiner leurs trajectoires, les systèmes de reconnaissance à filtrer des cibles crédibles dans la bouillie de données du front.
Dans les deux camps, l’IA ne se contente plus de “soutenir” les opérations : elle participe aux décisions.
La guerre est littéralement devenue un affrontement algorithmique, un duel de modèles plus ou moins opaques qui se battent pour avoir la main sur la séquence : détecter – classer – prioriser – frapper.
Starlink : l’armée privée de l’orbite basse
On ne peut plus parler de cette guerre sans prononcer le nom qui fâche : Starlink.
Au début, on raconte que Starlink est venu sauver la connexion des hôpitaux et des mairies ukrainiennes. C’était vrai. Mais très vite, les terminaux se retrouvent dans les tranchées, sur les pick-up, dans les postes de commandement avancés, sur les positions d’artillerie. La constellation de satellites devient le système nerveux extérieur de l’armée ukrainienne : relais pour les commandements de théâtre, lien entre les unités au front et l’état-major, support pour les flux vidéo des drones.
Des dizaines de milliers de terminaux sont déployés, financés d’abord par SpaceX, puis par des pays occidentaux et des programmes comme ceux de l’USAID ou du Pentagone. En 2025, on parle de plus de 50 000 terminaux fournis aux forces ukrainiennes.
Quand une panne globale, à l’été 2025, fait tomber Starlink pendant quelques heures, des unités entières se retrouvent aveugles. Certains drones doivent continuer leurs missions sans retour vidéo, d’autres restent cloués au sol. Un commandant ukrainien explique que la connexion était “down sur toute la ligne de front”. Cet incident agit comme une claque : il révèle brutalement la dépendance d’un État en guerre à une infrastructure privée
De fait, Starlink n’est plus une entreprise de télécoms, mais un acteur militaire déguisé, un fournisseur d’armes non létales sans lequel la défense ukrainienne, dans de nombreuses zones, se retrouve sourde et muette.
L’Ukraine mène ainsi une guerre de haute intensité avec un système de communications dont la clé se trouve dans la poche d’un milliardaire californien. Les Européens parlent de développer leurs alternatives, l’OTAN regarde OneWeb et d’autres projets, mais pour l’instant, Starlink règne.



Missiles
Côté russe : un argument “hypersonique” qui change les règles du jeu
Les missiles russes arrivent dans l’histoire comme des personnages trop gros pour le décor.
Kinzhal : le game-changer par excellence
Le Kh-47M2 Kinzhal est l’arme fétiche de cette guerre : un missile aéro-balistique lancé depuis un MiG-31 ou un bombardier, censé voler à Mach 10 avec une portée de l’ordre de 1 500 à 2 000 km et une capacité à frapper des cibles durcies, fixes ou mobiles.
Profil général : un dérivé air-lancé de l’Iskander, difficile à intercepter, réponse aux défenses anti-missiles occidentales.
Ici, l’OTAN semble avoir perdu l’avantage technologique.
Tsirkon : le scalpel naval
Le 3M22 Tsirkon est encore plus fantomatique. Missile de croisière hypersonique, conçu pour être lancé depuis des frégates, des sous-marins, voire des plateformes terrestres, il est crédité d’une vitesse autour de Mach 8–9 et d’une portée estimée entre 500 et 750 km.
En septembre 2025, lors d’exercices conjoints avec le Bélarus, Moscou a tiré un Tsirkon depuis une frégate de la Flotte du Nord, revendiquant un tir direct sur une cible en mer de Barents – comme pour rappeler à l’OTAN que ce missile n’est pas qu’un objet de conférences PowerPoint.
Dans certains textes, le Tsirkon est décrit comme le “tueur de porte-avions” qui pourrait mettre à genoux toute la marine de guerre occidentale.
Iskander, Kalibr, Kh-101, Grom, Drel : la grammaire de la frappe profonde
Derrière ces deux divas hypersoniques, une troupe entière de missiles plus “classiques” fait le travail quotidien.
Les systèmes Iskander-M – missiles quasi-balistiques à courte portée – ont été modernisés : meilleures contre-mesures anti-brouillage, profils de vol plus aplatis, précision accrue selon les sources russes. Les analyses occidentales soupçonnent une portée réelle dépassant la limite théorique de 500 km héritée des anciens traités, sans consensus ferme.
Les missiles de croisière Kalibr (3M14) et leurs versions modernisées, parfois désignées sous le nom de “Kalibr-M”, frappent l’Ukraine depuis des navires de la mer Noire ou de la mer Caspienne, avec des portées publiquement données autour de 1 500–2 500 km, certaines sources évoquant des versions à plus longue portée.
Le Kh-101, missile de croisière furtif lancé depuis bombardier, combine guidage inertiel, GPS/GLONASS et capteurs optiques en phase terminale. Il est devenu l’un des chevaux de bataille des frappes russes de longue portée contre les infrastructures ukrainiennes, en particulier énergétiques.
Autour gravitent d’autres systèmes : le missile quasi-balistique Grom / “Гром-2”, présenté dans la presse russe comme un futur complément de l’Iskander, ou encore la bombe planante Drel (PBK-500U), conçue pour être larguée à distance et planer jusqu’à 50 km vers sa cible grâce à un guidage autonome multi-capteurs. La documentation publique est limitée, mais l’intention est claire : projeter la puissance sans exposer les vecteurs.
Côté occidental : l’artillerie algorithmique et les croisières sous bannière OTAN
L’Occident ne déploie pas ses divisions, il déploie un catalogue.
HIMARS : le totem de la portée
Les HIMARS – lance-roquettes multiples américains montés sur camion – ont été parmi les premières armes “iconiques” livrées à l’Ukraine. Les roquettes guidées GMLRS qui les alimentent ont une portée de l’ordre de 70–80 km, soit plus du double de l’artillerie tractée classique.
Leur précision a permis de frapper des dépôts logistiques, des ponts, des postes de commandement russes en profondeur, obligeant Moscou à repousser ses stocks et son Command and Control plus loin de la ligne de front.
ATACMS : l’allongement de l’ombre
Ensuite vient l’ATACMS, le missile tactique à plus longue portée tiré depuis ces mêmes lanceurs. Les premières versions remises à l’Ukraine à l’automne 2023 étaient limitées en portée ; des modèles plus récents, livrés en 2024 puis 2025, ont permis de frapper jusqu’en Crimée et, plus récemment, au-delà de la frontière internationale dans des cibles en territoire russe.
Ce glissement progressif – de l’interdiction à la tolérance partielle de frappes en Russie – montre que la “guerre par procuration” qui ne dit pas son nom teste aux marges ce qu’un conflit OTAN-Russie pourrait devenir.
Storm Shadow / SCALP : la griffe franco-britannique
En mai 2023, le Royaume-Uni brise un tabou en annonçant l’envoi de missiles de croisière Storm Shadow à l’Ukraine – des armes capables de frapper à plus de 250 km, avec une charge pénétrante d’environ 450 kg, conçues pour détruire des bunkers, des ponts, des QG bien défendus.
La France suit avec sa version SCALP-EG, confirmée publiquement en juillet 2023 et fournie en plusieurs lots.
Pour la première fois, l’Ukraine dispose d’un véritable outil de frappe stratégique conventionnelle, capable de menacer des infrastructures critiques en Crimée ou en profondeur sur les arrières russes.




Le cyber, la narration et la zone grise
Pendant que les missiles volent, la guerre continue dans d’autres couches de réalité.
Selon les rapports américains et européens, la Russie poursuit une campagne constante de cyber-opérations contre l’Ukraine, visant les réseaux électriques, les institutions, les médias, les infrastructures critiques. En parallèle, l’Ukraine et ses partenaires ont mené leurs propres opérations offensives, parfois revendiquées, souvent enveloppées de silence.
Mais le plus frappant, c’est l’intégration entre cyber, informationnel et cinétique. Les plateformes sociales servent de vecteur pour des fuites contrôlées, des vidéos de drones, des campagnes d’influence qui alimentent l’opinion publique à Moscou, Kiev, Washington, Berlin.
Nous voici dans une “zone grise” : un continuum entre paix et guerre où les opérations d’influence, les sanctions économiques, les cyberattaques et les livraisons d’armes font partie d’un seul et même jeu. Le récit dominant occidental dissimulant une confrontation OTAN–Russie travestie en soutien à un pays agressé.
La Russie contre le “complexe technologique OTAN”
Il y a une phrase qui revient en permanence chez les commentateurs russes :
la Russie ne se bat plus “contre l’Ukraine”, mais contre un “complexe technologique OTAN”.
Dès lors, les brigades ukrainiennes ne sont que l’interface humaine d’un système occidental beaucoup plus large : satellites américains, SIGINT anglo-saxon, terminaux Starlink financés par Washington et Bruxelles, logiciels Palantir, drones équipés de modules Auterion, formation dans des bases de l’OTAN, planification d’offensives en consultation avec des officiers américains et britanniques.
Ce narratif repose sur des faits très concrets :
Des responsables américains ont reconnu avoir partagé des renseignements détaillés pour aider Kiev à préparer ses offensives, choisir les axes de percée, calibrer l’emploi des HIMARS. Les agences occidentales ont accompagné les Ukrainiens dans la mise en place de systèmes SIGINT pour repérer les rotations russes, notamment avant le retrait de Kherson et la bataille de Kharkov.
La Russie affronte un bloc où la puissance de calcul et de capteurs cumulés des États-Unis, de l’UE et de leurs alliés est projetée à travers un pays-tampon qui joue le rôle de proxy, de terrain d’essai et de victime expiatoire.
L’Ukraine, terrain d’expérimentation de l’OTAN
Tout converge vers cette idée : l’Ukraine est le terrain d’expérimentation grandeur nature du dispositif technologique OTAN.
On y teste :
– l’intégration massive et en temps réel du renseignement satellitaire, électromagnétique, humain ;
– la combinaison missiles de précision – HIMARS, ATACMS – avec un targeting délégué à un mélange de Palantir et de centres de renseignement multi-agences ;
– les limites de systèmes de défense aérienne occidentaux contre un déluge de missiles de croisière et de drones russes ;
– les essaims de drones FPV équipés d’IA embarquée, capables de compenser le brouillage ;
– la résilience d’une armée soutenue par une infrastructure de télécoms privée en orbite basse.
Les think tanks de Washington et Londres publient déjà des rapports sur les “lessons learned” : ajuster les doctrines d’artillerie, redéfinir la place de l’ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance), corriger les trous dans la panoplie anti-drones, accélérer le développement de systèmes anti-hypersoniques que l’on pourra vendre plus tard, à prix d’or, à des pays terrifiés par le mot même de “Kinzhal”.
Dans cette perspective, chaque bataille a un arrière-goût de démo technologique. Pour le complexe militaro-industriel occidental, l’Ukraine est déjà le catalogue 3D des guerres à venir.
“Opération spéciale” : la Russie avec une main attachée dans le dos ?
Le Kremlin insiste : ce n’est pas une guerre, c’est une “opération militaire spéciale”.
Au départ, on pourrait croire que c’est un simple artifice rhétorique. Mais quand on passe les déclarations au tamis des faits, on voit une idée derrière : Moscou cherche à montrer à la fois sa capacité de nuisance et sa retenue.
La Russie ne décrète pas de mobilisation générale, mais une mobilisation partielle, tardive et politiquement coûteuse. Les autorités évitent autant que possible de vider les grandes villes de leur jeunesse, parce qu’elles savent que la démographie est calamiteuse – c’est le vrai talon d’Achille de la Russie – et pour ménager l’opinion publique. Elles recrutent principalement en périphérie, dans les régions pauvres, dans les minorités, dans les prisons.
Sur le plan destructeur, les Russes répètent que l’Ukraine est un “peuple frère”, qu’ils auraient les moyens d’écraser totalement son infrastructure s’ils le souhaitaient, mais qu’ils s’en abstiennent pour des raisons morales et politiques. Le Kremlin ne peut pas se permettre d’apparaître comme un barbare absolu aux yeux du Sud global, en particulier de la Chine, partenaire clé dans ce bras de fer prolongé avec l’Occident.
Enfin, les analystes proches du pouvoir russe évoquent une dernière raison à cette “retenue” : ne pas dévoiler tout de suite certaines armes ou capacités de pointe, notamment contre l’OTAN lui-même. Autrement dit : garder sous le coude quelques surprises au cas où l’opération spéciale dégénérerait en confrontation directe, avouée, avec les États-Unis ou l’Alliance atlantique.
Alors on en revient à cette intuition de départ : la technologie n’est plus un simple outil de la guerre. Elle est devenue un acteur stratégique à part entière.
Et l’Occident a perdu son statut de centre unique de l’innovation militaire.




Alors, qu’est-ce qu’on voit si on retire un instant les drapeaux et les slogans ?
On voit une Russie qui mise sur :
- des missiles de plus en plus rapides et difficiles à intercepter – Kinzhal, Tsirkon, Iskander modernisés, Kalibr, Kh-101 – pour compenser sa difficulté à projeter des forces loin de ses frontières
- une guerre électronique agressive, conçue pour étouffer l’avantage occidental en capteurs, drones et communications
- une production croissante de drones et de munitions rôdeuses, appuyée par une adaptation doctrinale rapide, dans un mélange de high-tech et de bricolage industriel.
On voit un camp occidental qui répond par :
- des missiles de précision longue portée – HIMARS/GMLRS, ATACMS, Storm Shadow, SCALP – livrés progressivement, avec des restrictions d’emploi toujours plus flexibles ;
- une architecture de défense aérienne composite où Patriot, IRIS-T, NASAMS, SAMP/T, systèmes allemands et italiens se superposent pour tenter de contrer le déluge de missiles et de drones russes ;
- une dépendance assumée à des entreprises privées de la tech – Palantir, Starlink, Auterion – qui apportent IA, connectivité et autonomie aux forces ukrainiennes.
Et au milieu, il y a quelque chose de plus dérangeant encore :
la sensation que le front ukrainien est le prototype des guerres à venir.
Une guerre où :
- chaque village possède son terminal Starlink camouflé sous un carton pour éviter l’œil des drones
- chaque batterie d’artillerie sait qu’un logiciel quelque part, dans un data center en Europe ou aux États-Unis, est peut-être en train de calculer l’heure exacte où elle sera ciblée
- chaque drone FPV susceptible d’emporter une ogive peut se voir greffer un cerveau artificiel de quelques grammes, capable de poursuivre une silhouette de char même si la liaison radio se coupe.
La réalité est que l’“opération spéciale” russe en Ukraine a ouvert une ère de guerres techno-intensives, où la puissance ne se mesure plus seulement en divisions blindées, mais en lignes de code, en bandes de fréquences, en nombre de satellites, de kits d’IA embarquée, de drones bon marché et de missiles capables de se corriger eux-mêmes.
Ce n’est plus une guerre de territoire.
C’est un prototype, une version bêta de la guerre du XXIᵉ siècle
Et nous nous surprenons à penser avec une certaine angoisse que les machines apprennent de cette guerre plus vite que nous.
