A première vue, la guerre en Ukraine se joue dans le ciel : les drones, les missiles, les flashes de l’artillerie, les traînées des HIMARS.
Mais pour comprendre ce qui se passe vraiment, il faut baisser la tête : plonger sous la boue, traverser le béton, descendre sous les aciéries, les usines chimiques, les raffineries de métaux. Parce que cette guerre est d’abord une guerre de matériaux, un sévère baston de néon, de gallium, de titane, de terres rares et de graphite. Sans néon, gallium, germanium, terres rares, cobalt, lithium, titane et graphite, il n’y a ni guerre des drones, ni guerre des algorithmes.
Le vrai front, parfois, c’est un gazoduc, un pipeline de métaux, un four de raffinage, ou un contrat d’export signé à Pékin à trois heures du matin.
La guerre et le néon
Un matin de 2022, un gaz banal, perdu dans les utilitaires de process, vient de disparaître de la carte : le néon. Pas le néon qui clignote sur les façades des clubs, mais le néon ultra pur qui alimente les lasers de lithographie, le néon des semi-conducteurs. Sans lui, plus de transistors gravés sur les puces qui font voler les drones, tourner les radars, respirer les IA.
C’est un gaz qui ne se trouve pas tel quel dans la nature, mais qui se récolte comme un résidu, un sous-produit de l’acier. A Marioupol, depuis des décennies, les aciéries ukrainiennes récupèrent les gaz nobles que les Occidentaux ignorent. Le monde entier, sans le savoir, dépendait de deux usines – Cryoin à Odessa et Ingas à Marioupol – pour produire environ la moitié du néon nécessaire à la fabrication des microprocesseurs.
Quand les combats approchent, les fours s’arrêtent, les colonnes d’air se vident, les lasers de lithographie, en Corée, à Taïwan, au Texas, se retrouvent à sec.
Le monde de la micro-électronique, déjà en pénurie, panique. Les prix quadruplent, quintuplent, montent jusqu’à six fois leur niveau normal. Les fondeurs taïwanais commencent à calculer combien de semaines de production ils peuvent tenir. Les Américains réactivent des lignes d’approvisionnement oubliées. Les Européens se rendent compte qu’ils n’ont aucune idée de la provenance réelle des gaz nobles qu’ils consomment. Le néon ukrainien avait disparu des radars politiques parce qu’il était trop évident, trop banal. Mais en l’espace de deux semaines, il devient une arme stratégique involontaire.
Sans néon, pas de puces.
Sans puces, pas de drones, pas de radars, pas de guerre électronique, pas de missiles guidés.
Voilà la planète entière en train de découvrir que sa soi-disant “souveraineté technologique” tient à deux usines ukrainiennes et à quelques colonnes de distillation héritées de l’époque soviétique.
Mais cette histoire de gaz rare n’est qu’un avant-goût.
Derrière, il y a la carte minérale complète.



Guerre souterraine
Les radars, brouilleurs, senseurs IR, moteurs de drones et systèmes d’armes intelligents déployés en Ukraine consomment des volumes non négligeables de terres rares et de métaux comme le cobalt et le nickel et tandis que l’OTAN et la Russie s’affrontent sur le théâtre européen, Pékin resserre sa main sur la chaîne de valeur des matériaux sans lesquels ni l’un ni l’autre ne peuvent mener une guerre avancée longtemps.
En Ukraine même, sous une partie des territoires disputés, gisent des packs de ressources dont la Commission Européenne vient d’expliquer qu’elles sont “critiques” pour l’industrie européenne.
Le titane pour les avions, les missiles, les pièces structurelles.
Les terres rares pour les aimants des moteurs électriques, des radars, des servomoteurs de drones.
Le lithium et le graphite pour les batteries qui alimentent tout ce qui bouge sans fil.
Chine et Russie, superpuissances minérales
Dans les années 1990, Moscou se voyait surtout comme une puissance pétrolière.
Après 2022, elle se redécouvre comme une puissance minérale.
Elle possède VSMPO-AVISMA, le géant du titane aéronautique qui fournit encore Airbus et Boeing malgré les sanctions et les contorsions réglementaires. Elle domine le palladium, essentiel pour les convertisseurs catalytiques et certaines électroniques. Elle exporte nickel, aluminium, cuivre. Et elle détient environ 30 % des gaz nobles comme le krypton ou le xénon, utilisés dans l’industrie électronique.
TASS relaie régulièrement les annonces du ministère de l’Industrie (Minpromtorg) : la Russie disposerait d’environ 29 millions de tonnes de terres rares en réserves, réparties sur 18 gisements majeurs, et lancerait un plan pour tripler la production d’ici 2030.
“Nous triplerons la valeur de production d’ici 2030.” Rosatom et Nornickel annoncent des projets de lithium dans le Nord, des terres rares dans l’Extrême-Orient, des accords en Argentine.
Dans le même temps, des sites russes plutôt techno-nationalistes se félicitent que le pays soit un gros exportateur de néon, voire un faiseur de pluie et de beau temps pour certains segments des semi-conducteurs.
Dans le récit russe, la guerre en Ukraine n’est pas seulement une guerre de frontières : c’est l’occasion de rappeler au reste de la planète que sans certains sous-produits russes, l’Occident ne sait plus très bien où est sa souveraineté technologique.
Et pendant que Moscou fait l’inventaire de ses atouts, Pékin compte les cartes.
C’est encore un autre registre : si la Russie joue sur l’abondance, la Chine joue sur le monopole.
Dans la production mondiale de terres rares, elle fournit environ 70 % de l’extraction. Mais l’extraction n’est qu’un prélude. Le raffinage, la purification, la séparation, la fabrication des aimants permanents – les étapes où se trouvent la valeur et la dépendance – sont contrôlés à plus de 90 % par la Chine (Goldman Sachs, 2025).
Pékin domine également la production raffinée de gallium, germanium et graphite de qualité batterie, essentiels aux semi-conducteurs, à l’optronique, aux radars et aux batteries Li-ion.
Tu veux des radars AESA, des brouilleurs, des systèmes de guerre électronique ? Tu as besoin de gallium (GaAs, GaN).
Tu veux des viseurs infrarouges, des autodirecteurs de missiles antichars, des systèmes optroniques ? Tu as besoin de germanium, de terres rares optiques.
Tu veux des moteurs de drones silencieux et puissants, des servomoteurs pour fins de course de gouvernes, des actuateurs pour missiles ? Tu as besoin d’aimants néodyme-fer-bore dopés au dysprosium.
Tu veux des essaims de drones électriques, des véhicules, des systèmes autonomes ? Tu as besoin de graphite et de lithium.
Et tout ça passe, directement ou indirectement, par la grande centrifugeuse chinoise.
Dans chaque drone, il y a la Chine.
De même, dans un missile SCALP, se trouve du titane et du nickel pour la structure, du germanium dans les capteurs, des terres rares dans les modules de guidage.
Dans un Iskander ou un Kinzhal, les mêmes éléments reviennent, agencés autrement.
En 2023, Pékin commence à serrer la vis : contrôles à l’export sur le gallium et le germanium, licences obligatoires pour les graphites de qualité batterie, restrictions sur les technologies de fabrication d’aimants et certains oxydes de terres rares. Le ton officiel est lisse : “protection de la sécurité nationale”, “développement de haute qualité”, “utilisation rationnelle des ressources.”
The Global Times traduit : nous en avons marre de faire tourner les usines toxiques pour que vos radars servent ensuite à nous viser.
Fin 2025, un compromis partiel avec Washington desserre un peu l’étau sur certains flux – gallium, germanium, graphite – mais la leçon est passée : la Chine peut, en théorie, cligner des yeux et faire trembler une bonne partie de l’écosystème militaire occidental, mais aussi russe ou indien.
Pékin ne se contente pas d’être l’atelier du monde.
La Chine tient l’essentiel de la chaîne matérielle qui alimente les guerres modernes ; elle devient le garde-barrière des matériaux critiques.






Une nouvelle géopolitique se dessine
Ukraine, Russie, Chine et ressources stratégiques : tout à coup la silhouette de la guerre se déforme. Chaque essaim de drones FPV est un concentré de terre rare, de cuivre, de cobalt, de graphite, de gallium, de nickel.
Chaque missile Kinzhal, Kalibr, Storm Shadow ou ATACMS, est un tube de titane, d’alliages complexes, de capteurs semi-conducteurs, d’électronique de puissance gavé de néon dans une salle blanche quelque part en Asie de l’Est.
Chaque système de guerre électronique – Krasoukha, Murmansk, Patriot – est gorgé de composants RF (radiofréquence) à base de GaN, de circuits complexes, d’aimants permanents fabriqués avec des terres rares extraites en Chine, éventuellement fondues en Estonie, puis assemblées en Allemagne.
Tout cela produit son effet sur les marchés : les prix deviennent nerveux, la volatilité monte, les États redécouvrent des vieux mots : stock stratégique, nationalisation de gisement, accords d’État à État.




La ligne de front ne s’arrête pas à la dernière tranchée.
Elle traverse aussi les aciéries ukrainiennes à l’arrêt, les forages de Mourmansk, les raffineries chinoises de terres rares, les salles blanches taïwanaises qui guettent la prochaine coupure de néon.
La guerre des drones, des missiles, des IA, des Starlink accrochés aux tranchées n’est que l’étage visible.
Sous la surface, une guerre plus lente, plus sourde, qui décide de savoir qui contrôle les matières qui rendent tout cela possible.
Bienvenue dans la guerre des matières.
Les chars, les missiles, les drones et les IA, c’est juste l’interface graphique.
